Nicaragua - Il n'avait que seize ans... (85)


 Dans notre périple au Nicaragua, nous avons souvent fait nos trajets en bus ou dans l'espace ouvert-le plateau- à l'arrière de camionnettes de type 'pick-up'. Nous avons aussi beaucoup utilisé nos jambes, croyez-moi. Une de ces déplacements nous faisait traverser un bout de jungle. Un jeune du pays nous guidait et nous précédait en dégageant le sentier à coup de machette. Comme dans tous les contrées tropicales, il peut y avoir serpents, araignées venimeuses et scorpions, sans oublier les immenses fourmis rouges se suivant à la queue leu leu (je ne me souviens plus s'il s'agit des fourmis dite 'de feu', ou peut-être les 'légionnaires', mais notre accompagnateur attira notre attention sur elles. On les voyait se diriger en contingent vers un tronc d'arbre. Énormes, ces insectes! Et le guide de nous avertir de ne pas nous approcher. En effet, si l'une vous mord au pied, elle ne lâchera pas prise, et ce sera très douloureux. La seule façon de l'enlever de votre tendon d'Achille: la tuer en arrachant le corps (par un mouvement de torsion), la tête restant obstinément accrochée même après que la mort ait fait son oeuvre. Impressionnant. 

Mais le principal danger ne se situait pas là. On nous a dit à maintes reprises qu'il fallait absolument marcher dans les sentiers et chemins balisés et ne jamais s'aventurer ailleurs sans un guide connaissant parfaitement le terrain. Cela s'avérait le cas dans notre randonnée dans la jungle. Pourquoi? À cause des mines antipersonnel. En effet, durant la guerre civile qui s'était terminée assez récemment, cet engin maléfique se trouvait un peu partout sur le territoire, et malgré tous les efforts de déminage (au risque et péril des gens accomplissant cette dangereuse tâche), il en restait sans doute beaucoup. En marchant sur l'une d'elles on peut perdre un ou des membres, ou la vue à cause des éclats, par exemple, ou pire...en mourir. Des traités furent signés (et j'ai participé à quelques pétitions à ce sujet) par plusieurs nations, interdisant ainsi la production, la vente et l'utilisation des mines, mais quelques pays font fi encore aujourd'hui de ces restrictions (vous devinez lesquels...). Quoiqu'il en soit, nous avons fait très attention d'obéir aux consignes, croyez-moi.

Clairement, la conclusion officielle d'une guerre civile ne marque pas la fin des blessures, physiques, mais surtout psychologiques; profondes, souvent nourries de rancune, de colère, de sentiment d'injustice et d'impuissance, parfois même de désir de vengeance.

Nous voilà invités à rencontrer deux jeunes hommes ayant vécu cet épisode effroyable de l'histoire du Nicaragua. Ils sont assis devant nous, de l'autre côté d'une longue table  dans un centre communautaire, et déjà, avant toute parole, nous pouvons constater les traces de leur vécu. Dans leurs yeux, sur leurs lèvres serrées, des indices du trouble de stress post-traumatique (TSPT) dont ils souffrent sans doute. Pour nous, ils acceptent de témoigner avec intensité et émotion de ce qui s'est passé dans leur pays. Des familles entières ont été divisées dramatiquement; un exemple:  une dame avait trois fils, deux d'entre eux appuyant la Révolution, inspirée par Augusto Sandino -Front Sandiniste de Libération Nationale (visant à écarter pour de bon la sanguinaire dictature de la Dynastie des Somoza*), menée par Daniel Ortega**. L'autre fils avait choisi le camp des Contras (contre-révolutionnaires soutenus par les USA). Les trois sont morts au combat (de 1978 à 1990, on parle de 70000 victimes, sans compter les blessés, estropiés et exilés). Quel deuil terrible pour cette famille, après avoir vécu d'innomables tensions internes, on peut l'imaginer. Et on ne parle pas de soldats d'âge mûr, ici. Pratiquement des ados!

Nous étions subjugués par le témoignage des deux jeunes devant nous. Je me disais: on les dirait usés alors qu'ils n'ont pas encore vingt-cinq ans... La violence, la peur, le stress détruit l'homme de l'intérieur et se réflète dans les yeux qui ont trop vu d'horreurs. Les papes le 'crient' régulièrement: il n'y a pas de gagnants dans une guerre (sauf peut-être les marchands d'armes...).

Mais le moment assommoir de cette rencontre fut lorsque, en conclusion, les deux hommes nous ont raconté qu'un des combattants de la révolution s'était malencontreusement perdu, seul, dans la jungle. Même si les forêts avaient été volontairement clairsemées afin qu'on y voit plus facilement l'ennemi pouvant s'y cacher, la végétation demeurait tout de même dense. Égaré, paniqué, il s'appuie de temps en temps sur un tronc d'arbre, mais se refuse à dormir dans la mesure du possible, l'arme toujours sous la main et prête à être utilisée. La peur d'être attaqué -par un soldat de l'autre camp ou un animal sauvage- la soif et la faim le tenaillent. Il sue abondamment en raison de cette terreur qui l'habite jour et nuit, et aussi à cause du climat tropical tellement humide. Il vivra cela durant deux semaines, jusqu'à ce qu'il soit enfin retrouvé par ses pairs. Il devra passer sur la table d'opération puisque ses pantalons, collés à sa peau, ne purent lui être retirés, centimètre par centimètre, qu'à l'aide d'un scalpel... Il se remit physiquement de cette épreuve inimaginable. Mais il en perdit la raison. Il n'avait que seize ans.

*Je me souviens d'un jour où nous sommes passés en bus près d'une montagne dans laquelle, nous a-t-on partagé, le dernier des Somoza au pouvoir avait fait creuser un genre de puits profond mais extrêmement étroit où il envoyait certains de ses opposants. Ceux-ci étaient descendus dans ce tube. Ces pauvres gens ne pouvant s'asseoir -au plus pouvaient-ils plier un peu les genoux- y mouraient d'épuisement assez rapidement. L'une des nombreuses techniques de torture créées par l'esprit pervers de Anastasio Somoza Debayle!

**Après une parenthèse dite 'démocratique', Daniel Ortega fut reporté au pouvoir. Après avoir fait modifier la Constitution, son épouse et lui se sont donnés d'immenses pouvoirs et dirigent maintenant le Nicaragua d'une main de fer. On dit qu'il s'agit d'un régime autoritaire, pratiquement dictatorial... Je vous invite à faire quelques recherches sur l'histoire politique de ce pays, pour le moins,  complexe.

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La semaine prochaine: Nicaragua - Quelle Église, quel Évangile?



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