Nicaragua - Le petit garçon aux cheveux décolorés (84)



Dans nos nombreux déplacements dans le pays du Nicaragua, nous avions souvent vu des adultes vendant différents produits, nourriture ou artisanat, montant même dans les bus lors des arrêts, afin de nous offrir leur marchandise et gagner leur vie. Plusieurs enfants le font aussi. Cela nous avait frappé de voir tant de jeunes garçons offrir de 'cirer' nos chaussures en pleine rue (avec l'équipement nécessaire; très compétents, nous avait-on dit) pour faire un peu d'argent. Un de ceux-là, taquin, nous avait bien fait rigoler -et il faisait exprès; il aimait ça!- quand il avait insisté pour me rendre ce service, alors que j'étais pieds nus, en sandales. Nous lui avons donné quelques pièces, comme s'il nous avait rendu le service en question, et le clin d'oeil fut réciproque. La précarité n'éteint pas l'intelligence et l'humour.

L'un des moments les plus émouvants de notre périple fut certainement cette rencontre fortuite avec un tout-petit qui, sans le savoir, a conquis notre coeur, tout en le meurtrissant par la même occasion. Ce moment de vie exprime bien toute l'ampleur de la misère -cruelle- des enfants dans tant de pays du monde... On peut se demander de quoi sera faite leur existence une fois qu'ils auront grandi -s'ils ne partent pas avant...

Je vous raconte. Un soir, à Esteli, deuxième grande étape de notre séjour au Nicaragua. Notre petit groupe avait décidé d'aller ventiler psychologiquement et prendre un peu de recul dans un petit 'café'. Jaser de notre vécu. Boire une boisson gazeuse (un luxe que nous ne nous permettions pas souvent, par solidarité avec nos hôtes), comme nous avions fait le soir de mes 38 ans.

Alors qu'il était près de 20h et qu'il faisait nuit depuis un bon moment déjà, entre soudain dans l'établissement ouvert sur la rue, un petit bonhomme d'environ 6 ans. Ses cheveux fins avaient une teinte indéfinissable, entre le blond et le cuivré... Notre guide, Stéphanie nous explique qu'il s'agit là d'un effet de la malnutrition. Nous sommes fascinés et touchés par son sourire amical et ses grands yeux bruns, tristes et suppliants. Qu'un enfant si jeune se trouve seul dans la rue à cette heure ne nous apparaissait pas très normal et souhaitable. Mais il ne venait pas s'acheter des gâteries, il venait mendier...

Il passa à chacun de nous, lentement, patiemment, nous demandant quelques sous. Pas d'insolence dans la demande. Plutôt...de l'espoir devant ce groupe de 'riches' que nous constituions à ses yeux. D'une petite voix à la fois éteinte par la timidité devant ces étrangers, et la fatigue accumulée dans son corps et dans son coeur, la demande se répétait inlassablement autour de la table: «Un peso, por favor, un peso.». Qu'un enfant si jeune se trouve dans la rue à cette heure nous sembla anormal. Et seul, encore? Comment résister à cette requête si suppliante? Pourtant, nous devions refuser, insistait notre accompagnatrice expérimentée. Cela ne ferait qu'encourager la mendicité et n'arrangerait rien en profondeur à la situation, disait-elle. On contribuerait à perpétuer un état de fait humiliant et minant la dignité humaine. En d'autres termes: un pansement sur un bobo qui ne guérira pas ainsi. Intellectuellement, nous le comprenions... Mais dans nos coeurs: quelle douleur, quelle lourde croix pour  nous, que cette interdiction! Un tout-petit qui tend la main...Sache, mon enfant, je t'en prie, que nous ne sommes pas indifférents à ton indigenc e! Vaut mieux lui donner une gomme à mâcher, pour le contenter un peu et lui faire plaisir, continua-t-elle. Ouais... Mais, les seules friandises qui nous restaient, à ce moment-là -des 'tic-tac' pour l'haleine fraîche- semblaient tellement incongrues aux yeux du bambin. Et ce dernier d'interroger aussitôt du regard une personne située à l'extérieur du commerce, invisible à nos yeux à cause de l'angle. Les yeux du petit bonhomme exprimaient clairement que cette dernière n'approuvait pas le contenu de cette 'pêche non miraculeuse'. Malgré tout, l'enfant s'élança vers la sortie pour montrer les bonbons à cet invisible patron pour qui il semblait 'besogner'. Nous sommes tous restés figés et silencieux: un fort claquement sec se fit entendre au-dessus des bruits de la rue. Sans équivoque, il s'agissait d'une gifle bien appliquée! Voilà la 'récompense' du petit homme. Compréhensible: que faire de ces bizarres de bonbons alors qu'on a tant besoin de 'dineros'. Abasourdi, les yeux remplis d'eau, le gamin (comme j'aurais aimé savoir son nom...) revint vers nous, l'air piteux, pour reprendre son 'quart de travail'. Et pendant de lourdes et longues minutes, il poursuivit lentement son tour de table: 'Des sous pour manger s.v.p.' Cela nous arrachait littéralement le coeur. Comment se fait-il, devait-il se demander, que de riches étrangers dégustant une liqueur douce n'aient pas de sous pour moi qui ai si faim?! Notre Coca-Cola goûtait plus amer depuis un moment, croyez-moi. Sortant bredouille de cette seconde mission commandée, l'enfant reçut la raclée prévisible. Qui était donc ce 'monstre' terrible, cet être sans coeur, qui faisait quémander un petit si jeune et le battait sans vergogne tout en demeurant lâchement camouflé, incapable d'accomplir lui-même cet ingrat boulot, comme un appât qu'on jette à l'eau?!

Nous voilà debout, nous dirigeant en bloc vers la sortie, afin d'intervenir bravement auprès de cet être abusif! Il fallait que ça cesse! Nous voilà donc dehors, stupéfaits face à la scène... une petite fille de quelques années plus âgée que le gamin, sa grande soeur, paralysée de terreur devant un tel groupe en colère, on le comprend. Bouche bée, nous ne savions plus que faire et ne voulions surtout pas traumatiser cette enfant qui fondait littéralement devant nous. Interloqués, nous l'avons questionnée sur le sens de tout cela. Nous nous sentions tellement dépassés par la situation. Sa réponse, sincère: «Je fais mendier mon frère parce qu'il manque encore des sous pour pouvoir rentrer à la maison avec des choses pour que la famille puisse manger. De toute manière, si je ne bats pas mon frère pour arriver à recueillir la somme minimum, nous serons deux à nous faire battre par notre père alcoolique...» Paroles prononcées par une fillette elle-même épuisée, physiquement et mentalement, paniquée devant notre groupe de nord-américains prêts à faire justice et l'interrogeant avec un peu d'aggressivité dans la voix, pour mieux camoufler notre désarroi. S'agissait-il d'une arnaque bien ficelée? Que non, nous confirma notre guide. C'était sûrement la vérité. Une réalité trop souvent constatée par elle depuis son arrivée dans le pays un an auparavant. Alors que nous nous demandions si nous pouvions intervenir autrement, et comment -et que nous avions finalement convaincu notre accompagnatrice de nous permettre de gâter un peu les petits, ceux-ci s'étaient enfuis à toutes jambes vers une fin de soirée qu'ils redoutaient avec raison, un scénario devenu par trop quotidien. Nous nous sommes alors permis de laisser libre cours à nos émotions tout en marchant, le pas lourd, en direction de nos foyers.

Je n'oublierai jamais ces petits doigts tapotant, avec insistance mais délicatesse, mon dos et mes épaules (moi, le plus âgé du groupe, donc le plus susceptible d'avoir de l'argent à donner, dans la pensée de ces jeunes souffrants) pour attirer mon attention alors qu'il récitait, pour la millième fois sans doute cette journée-là, son boniment d'usage. Jamais non plus ne s'effaceront les yeux angoissés de la 'grande' soeur qui ne faisait, dans sa violence, que reproduire ce qu'elle voyait et vivait à la maison, victime devenant bourreau. Pour survivre, seulement survivre. Pas tellement le choix quand on devient soutien de famille à six ou neuf ans.

Un quartier illégal rural où nous avions été invités à rencontrer une famille chez elle.

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La semaine prochaine: Il n'avait que seize ans...



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