Nicaragua - L'aventure s'achève (88)

 Dans un déplacement en autobus public, ayant duré quatre heures, je commençai, peu de temps après le départ, à ressentir l'envie d'uriner. Rien d'exceptionnel pour moi... Je me disais que l'autobus ferait sans doute quelques arrêts à des endroits avec toilettes. Mais non. On m'expliqua que le bus pouvait arrêter sur le bord de la route, sur demande de quelqu'un arrivé à destination ou quelqu'un ayant un besoin naturel. Sauf que il fallait faire vite, et sur l'accotement, assez près du véhicule. J'imaginais les gens curieux de voir un étranger se soulager (j'insiste sur 'j'imaginais'. C'était dans ma tête.), même si dos à eux. Je suis timide à cet égard, alors je me suis retenu.

Arrivé au Centre j'ai hâte de régler ça, ce n'est pas particulièrement confortable. Mais voilà que ça ne fonctionne pas. Pas une goutte. J'en parle aux deux prêtres qui me disent qu'aucun médecin n'est disponible à ce moment-ci. Je prends mon mal en patience. Finalement, on demande à une des bénévoles, une infirmière qui s'occupe des soins de base dans la maison, de me voir. Elle me donne plein de trucs, faire couler l'eau du robinet, une douche chaude, de l'attente, assis sur le bol. Ça viendra, tu verras. Mais non. Je dus dormir ainsi. Dormir est un grand mot. Je n'ai pratiquement pas fermer l'oeil tellement j'avais mal à la vessie. Diagnostic: un retranchement d'urine, Un blocage. À quelques heures de prendre l'avion. L'infirmière décide de me donner un antibiotique générique, en prévention. On ne sait pas si l'infection ne se développera pas là. Finalement, je finis par 'cueillir des fleurs' (expression comique utilisée par un couple de Turque dont j'écoute les vidéos, avec une certaine pudeur), suffisamment pour me sentir mieux. Mais je peux dire que j'ai passé mes dernières heures à Nandaime....dans la salle de bain, à prier et espérer.

Un fait très émouvant: alors que nous avions commandé quelques taxis pour nous conduire à l'aéroport (je ne me souviens plus clairement mais je suppose que nous étions alors revenus chez les amis de Stéphanie à Managua), l'une des filles demande au chauffeur de mettre dans le lecteur une cassette de Yves Duteil, chanteur français très connu à l'époque. Elle avait préparé le coup. Commence alors à jouer le grand succès: «Pour les enfants du monde entier.» (voir absolument la vidéo à la fin de l'article. J'ai trouvé ce montage vraiment touchant et criant de vérité). Les vannes se sont ouvertes. Le chauffeur devait se demander ce que signifiait tout cela. Mais cela nous permettait de ventiler un peu après trois semaines d'une intensité incroyable. Se mêle à  cela un étrange mais compréhensible sentiment de 'culpabilité' à la fois conscient et inconscient de laisser tomber les gens. De repartir vers notre 'richesse' en n'ayant rien changé de leur dure réalité. Impuissance. Chagrin. 

Au sortir de l'avion, les parents et amis des jeunes: des retrouvailles joyeuses et émotives. De mon côté de précieux amis m'attendaient aussi, les bras ouverts, avec beaucoup de compassion: on devait m'annoncer que mon petit frère venait d'entrer à la Maison Dehon, lieu de soins palliatifs pour sidéens, une oasis d'amour et de paix fondée par la communauté des prêtres du Sacré-Coeur, sur le boulevard Gouin Est (fermée dans la première décennie 2000). André allait y terminer sa vie. Nous sommes en juillet, il nous a quittés le douze septembre. Je me sentais affaibli par mon problème urinaire, et cette nouvelle fut un choc. Ma mère demeurait alors seule à notre maison dans les montagnes. Une fois rendus à l'Assomption, devinant son désir, je décidai de prendre ma voiture et de quitter immédiatement pour aller la rejoindre. Quand on y pense: au Nicaragua le matin, et au Nord de Lanaudière en début soirée, on n'arrête pas le progrès! Je m'ennuyais tellement de ma mère. Et je savais que c'était réciproque, surtout avec l'état de son fils cadet... Après une immense embrassade, elle veut me montrer une surprise. Avec sa complicité, des amis nous avaient construit une immense terrasse durant mon absence pour y installer le grand gazebo dodécagone (moustiquaires avec un toit de vinyl) que Rose avait acheté l'automne précédent! Fatigué et à fleur de peau, je m'écroule en sanglots devant tant de beauté. Je lui dis que je ne peux accepter cela, puisque beaucoup de gens n'ont même pas cela au Nicaragua pour y habiter! Réaction normale, dans la situation. J'y déposai ma valise, puisqu'on nous avait bien avertis de ne pas l'entrer dans la maison, mais de tout vérifier pour être certain que certaines 'créatures' n'avaient pas fait le voyage avec nous. Le lendemain, après minutieuse vérification, ce fut l'heure du lavage. J'en ai passé du temps à méditer et prier dans ce gazebo, à l'abri des moustiques, entouré d'arbres et de l'air frais de la campagne. Dàs que possible, je suis allé faire un test d'urine, et on m'a confirmé qu'on y voyait rien de problématique, tout en me conseillant de terminer le médicament.

Après un peu de repos, le groupe s'est réuni et nous avons décidé de donner une conférence à l'automne dans une de mes paroisses, Précieux-Sang de Repentigny, avec diapositives à l'appui. J'ai pu aussi prendre un temps avec chaque groupe de jeunes du secteur pour raconter l'aventure et sensibiliser les gens à ce qui se vit ailleurs. Certainement que les visages rencontrés et les histoires partagées habiteront toujours notre coeur. Je peux en témoigner trente ans plus tard. Tout cela m'habite en profondeur et a sans doute marqué de façon indélibile ma vision du monde.

Je dirais que l'un des plus grands fruits dont nous pouvons tous témoigner: nous n'avons jamais tant apprécié les niveau de vie que nous avons, les moyens financiers, le confort, les commodités, ne serait-ce que le 'luxe' d'ouvrir le robinet pour se prendre un verre d'eau, ou de tirer la chasse de toilettes. Sans compter le fait de vivre une grande liberté dans notre régime démocratique, que nous ne devons jamais prendre pour acquis une fois pour toutes, l'actualité présente nous alerte sans aucun doute là-dessus.




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La semaine prochaine: les fondamentaux de la pasto-jeunesse

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