Le choc (102)
La pastorale-jeunesse de secteur se portait bien. Je participais aux rencontres de prêtres et agents de passtorale et me faisait une joie de leur remettre un rapport écrit de nos activités et de prendre quelques minutes pour leur décrire ce que nous vivions.
Nous avions plusieurs groupes et beaucoup de gens impliqués. Les idées et les projets ne manquaient pas et nous étions de plus en plus connus dans les huit paroisses qu'on me confiait. Non seulement avions-nous atteint une certaine vitesse de croisière mais je dirais plus que nous déployions de plus en plus nos ailes. Vous avez eu un aperçu de notre vécu dans mes articles mais l'impact sur la vie des ados, parents, animateurs-trices, paroisses, s'avère difficile à jauger et les fruits portés dépassent sans doute ce que nous avons pu percevoir. Comme le petit enfant dans le passage d'Évangile de la multiplication des poissons et des pains, je crois que l'Esprit Saint, avec ce que nous lui offrions, a fait beaucoup plus que ce que nous avons pu évaluer. Je m'amuse encore à feuilleter le journal des jeunes (qui en était à 1500 exemplaires mensuels, vers 1999! Je déposais chacun à la bibliothèque nationale du Québec, et ils y sont disponibles pour être consultés, malheureusement non numérisés, sous le nom L'Arrêt-Source) pour me réjouir de tout ce que nous avons bâti ensemble.
Parlant évaluation, en cette fin d'année pastorale 1999, nous avions pris le temps, comme d'habitude, de regarder lucidement notre pastorale afin de l'améliorer, de mieux répondre aux besoins des ados et jeunes adultes (nous avions démarré un groupe pour les dix-huit ans et plus -Dans Ses Pas) ainsi que leurs familles et les diverses communautés chrétiennes. Nous rêvions de si bonnes choses, toujours à l'écoute des premiers concernés. Bien entendu, le Saint Esprit nous guidait et gardait notre flamme allumée. Je me sentais heureux et privilégié de vivre cette aventure extraordinaire. Certainement que je voyais mes limites et ce que je devais améliorer dans mon rôle de prêtre-coordonnateur. L'Esprit m'éclairait sur ce que je pouvais laisser tomber et où mettre davantage d'emphase. Avec le Seigneur, il y a toujours place à croissance et il faut accepter d'être 'émondé' afin de porter plus de fruits. Ne vous imaginez pas qu'il n'y avait pas d'irritants ou d'obstacles dans le projet. Nous 'dérangions' une certaine catégorie de chrétiens, nous recevions des critiques quant à ce que nous coûtions aux paroisses alors que, nous ne voyions pas plus les jeunes à la messe du dimanche... Un prêtre m'a même reproché d'éloigner les ados de leur église en leur faisant vivre des messes spéciales et intéressantes en camps de fin de semaine... Selon lui, ils ne pouvaient pas retrouver cela en paroisse (!!!)... Vous imaginez bien que j'ai eu une bonne discussion avec lui à ce sujet... Un questionnement crucial. Je voyais les difficultés de ce genre non pas comme une raison de démissionner, au contraire. Nous entrions de plus en plus dans le sens profond de la vie d'une paroisse et d'un secteur. Je pense que certains espéraient des solutions rapides, magiques, alors que, quand on travaille dans ce domaine, il faut comprendre que le mûrissement, la consolidation, l'ancrage...prend du temps, de la patience, et beaucoup de foi.
Dans ce contexte de fin d'année comblante et remplie d'espérance, je reçus en juin un appel de mon vicaire épiscopal (le représentant de l'évêque dans la région Est). Je ne pouvais vraiment pas m'imaginer de quoi il voulait me parler. Des suggestions pour mieux vivre ma mission-jeunesse? Dans mon diocèse on ne nous convoque jamais pour nous offrir des compliments... Habituellement, il s'agit d'un déplacement ou un changement de poste. Toujours est-il que je me rends à son bureau dans le presbytère de Saint-Victor (à Tétraultville) avec, disons, une certaine anxiété. Et la consigne, dans mon institution, c'est de ne jamais dire au téléphone le but de la rencontre... Je suis arrivé d'avance et me suis promené autour. Joli quartier. Pas mal de verdure. Je prie la rencontre. J'appelle l'Esprit de Paix sur moi. J'entre enfin dans le bureau du prêtre. Il me fait asseoir, me demande brièvement comment je vais, les yeux sur son dossier; je perçois un malaise. Je lui réponds que j'irai mieux quand je connaîtrai le but de cette convocation. Je me dis intérieurement, il n'a pas de bonnes nouvelles... Il perçoit sûrement ma nervosité -j'ai toujours vécu cela devant toute autorité, paternelle, ecclésiale, médicale. Alors, sans plus attendre, de but en blanc, il m'annonce que je suis nommé curé à Saint-Sulpice. Oh. Quoi?
Peut-être que je n'ai pas répondu à vos attentes dans le projet de Mission-Jeunesse? Y a-t-il un problème? Je peux toujours m'améliorer, je suis ouvert à toute critique constructive. Vous avez lu mes rapports (je les envoyais fidèlement à l'évêque et tous les responsables diocésains)? Les paroisses ne veulent plus financer mon salaire? C'est ça? -Non. Rien de ça, m'affirme-t-il. On a besoin d'un curé, voilà tout. Tu connais bien le milieu depuis des années; la paroisse a vécu un moment difficile en lien avec le pasteur qui quitte. C'est toi que l'Archevêque veut là. Point à la ligne.
Et ma pastorale-jeunesse dans les huit paroisses? -Tu feras ce que tu peux, me dit simplement le vicaire épiscopal. L'archevêque te nomme curé 'sans préjudice' (jargon ecclésial) à ton mandat précédent (qui se voulait renouvelable annuellement). Cela résonnait dans ma tête...'Tu feras ce que tu peux'... Je ferai ce que je peux, sans doute...
Je suis sans voix. Obéissant -je n'avais jamais dit non à mon diocèse, j'avais été éduqué en ce sens- j'acceptai sans vraiment argumenter (s.v.p. ne me jugez pas... Au fond je savais que de toute façon je n'avais pas tellement le choix). En quelques minutes, poignée de main et sortie du bureau. Tempête de cerveau dans ma voiture; à peine si je me rendais compte que je conduisas lors de ce trajet me conduisant à l'Assomption. Bouleversement dans tout mon être. Ça n'était pas un changement banal, qu'on me faisait vivre à quelques semaines de la fin d'année pastorale. J'avais rendez-vous avec deux amis pour mon congé au chalet. Avec eux, je laissai déborder mes larmes.
J'étais estomaqué. Je n'en voyais plus clair. Un choc. Je ne m'attendais tellement pas à cela. Comprenez-moi bien: non pas que j'étais rébarbatif à l'idée d'être curé de Saint-Sulpice, au contraire. Je connaissais bien les gens, dont les intervenants, je les aimais déjà depuis plusieurs années. Beaucoup de jeunes s'y impliquaient. J'avais même déjà remplacé le bon curé Jean (atteint du cancer des os) pour quelques célébrations vécues avec bonheur. Tant qu'à être curé, ça m'apparaissait un endroit pertinent. Mais comment tenir tout cela ensemble? Je savais que cela ne serait humainement pas facile, sinon impossible, même en comptant sur les forces vives des huit communautés et de tous les intervenants de Mission-Jeunesse. Imaginez la surprise, pour ne pas dire le dépit, de toutes les personnes impactées, quand je leur ai annoncé la nouvelle. Au fond, en cinq ans (dont quatre à temps plein), on commençait tout juste -il me semblait- à prendre de l'assurance dans le projet et à 'ouvrir nos ailes'; l'élan s'avérait prometteur et ce que nous avions accompli jusque-là méritait sûrement de l'appréciation et de la reconnaissance. Nous travaillions fort pour que les jeunes ne soient pas que des exécutants de nos idées mais fassent partie prenante de tout ce beau vécu en Église qui, il nous semblait, ouvrait des chemins neufs et permettait à l'Esprit d'agir manifestement. Je ne voulais surtout pas que ça meure. Mais je comprenais bien aussi un fait indéniable et de plus en plus douloureux dans tout le Québec: l'extrême pénurie de prêtres. De moins en moins y avait-il possibilité de ministères autres que curé de paroisse (et bientôt, paroisse avec un 's'!) pour un ordonné.
Être pasteur d'une paroisse demande tellement d'énergie, de disponibilité, d'heures bien remplies, pour celui qui veut vraiment se donner. Je n'aurais probablement pas la disponibilité nécessaire pour poursuivre et soutenir le projet tel qu'il était devenu. Soyons réalistes. Mais bon. Encore une fois, j'encaissais et me disais que le Seigneur y verrait et que nous pourrions nous appuyer sur les acquis pour continuer M.-J. Je me sentais coupable de ne pas avoir davantage réagi dans le bureau du vicaire épiscopal... J'ai fait ce que j'ai pu, dans les circonstances.
J'arrivais à mes 42 ans, plutôt jeune pour devenir pasteur de paroisse (le plus jeune curé du diocèse, à cette époque). Je n'y connaissais rien dans l'administration d'une Fabrique. Était-ce vraiment ce à quoi le Seigneur m'appelait? Au retour de mon congé, je commençai donc à faire mes boîtes (j'habitais depuis treize ans à l'Assomption; j'avais pas mal accumulé.), Je gardais pour le moment mon bureau de Legardeur. Le pasteur de Saint-Sulpice ne pouvant quitter avant au moins la fin septembre, je pus finalement déménager autour de l'Action de Grâces.
Grâces... Comme ma mère -qui habitait avec moi depuis environ six ans- me le disait alors: 'À la grâce de Dieu...' Cette maman bien-aimée (ma première confidente après Dieu) qui, six mois à peine après notre installation dans le vénérable presbytère au bord du grand fleuve, tomba très gravement malade à l'âge de 79 ans...
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À SUIVRE DÈS L'AUTOMNE PROCHAIN
