Le feu au...curé! (104)


D'abord une anecdote, qui servira aussi de mise en garde...

J'installais tranquillement mon bureau d'accueil, au rez-de-chaussée du presbytère de St-Sulpice, en présence de deux personnes impliquées dans la paroisse. Avec cet homme et cette femme, nous jasons paisiblement de l'avenir de la paroisse, de nos rêves, de mon installation qui progressait bien. Tout à coup, je ressens sur ma cuisse une brûlure intense, aussi incompréhensible que soudaine! La douleur est vive, au point que je détache et je baisse comme si j'étais seul dans la pièce...mon pantalon! Pas au complet mais juste assez pour que mes visiteurs sachent quel genre de sous-vêtements je porte. Au diable la décence! Je souffre! Je réalise alors, devant le regard médusé de mes deux paroissiens que la poche de mon pantalon avait littéralement brûlé et qu'il y avait un petit trou donnant accès à ma peau, d'où la douleur, vous le comprendrez.

Mais, quelle fut la cause de cet incident? Rassurez-vous, il ne s'agissait pas d'une flèche enflammée du démon, mais...d'une pile 9v (vous savez, les batteries rectangulaires qu'on met dans les détecteurs de fumée...quel paradoxe!) dont les deux bornes étaient simultanément entrées en contact avec mes clés... Métal sur métal: voilà la recette pour un bon court-circuit dégageant une chaleur suffisamment intense pour provoquer des brûlures ou même un incendie de maison! Il a fallu cet incident pour que je découvre ce danger (depuis ce temps, quand je mets ce genre de piles dans mon contenant de piles usagées à recycler, je couvre les contacts de celles-ci avec un bout de ruban isolant d'électricien!) Ma pudeur en pris un coup ce jour-là, croyez-moi. Et ce matin resta pour toujours dans notre mémoire et fut aussi un sujet de rigolade! Ces deux visiteurs ne s'attendaient pas à voir les 'dessous' de leur curé en ce beau matin d'octobre. Un curé qui a le feu, mais pas sacré, celui-là! Un curé déculotté et sous le choc! Dur sur l'orgueil d'un nouveau responsable de paroisse, je vous en passe un papier.

Ces premiers mois de résidence et de ministère à St-Sulpice furent franchement très agréables. Dès que possible, je me mis à visiter tous les groupes de la communauté, tant civile que religieuse, des Chevaliers de Colomb jusqu'au Cercle de l'Amitié (des aînés qui se réunissaient une fois par semaine pour sociabiliser, jouer aux cartes ou au bingo, prendre un p'tit café ensemble), en passant par la Maison des Jeunes, et le Cercle de Fermières. J'allais assez régulièrement prendre une bouchée avec des paroissiens au sympathique resto du coin. J'avais déjà rencontré et célébré avec les religieuses Missionnaires de l'Immaculée-Conception, qui avaient une maison sur le territoire. Je me souviens d'avoir reçu un appel d'un médecin ayant grandi dans cette paroisse qui voulait faire connaissance avec moi. Baptisé catholique mais devenu pasteur d'une Église évangélique, nous avons pourtant eu le bonheur de prier ensemble dans mon bureau, puisque nous professons le même Christ et que cet homme a toujours eu beaucoup de respect pour la religion de sa jeunesse. Quelques décennies plus tard, il deviendra mon médecin de famille.

Un autre moment intéressant: la bénédiction du Carnaval. Les responsables m'avaient demandé ce service qui, à cette époque, trouvait encore sa place dans la vie sociale. Malheureusement, pas de micro sur cette charrette, et le froid de canard qui sévissait en ce mois de février, ont fait qu'il m'a fallu pratiquement crier pour être entendu de la foule. Quelques semaines plus tard, dans un commerce, je rencontre un résident de St-Sulpice qui me reconnait. Il vérifie si je suis bien le curé. Puis, il s'empresse de me dire qu'il ne m'aime pas parce qu'il a trouvé que j'avais l'air très en colère quand j'ai fait la bénédiction des festivités hivernales. L'air bête comme vous aviez, me dit-il... Je ne suis pas intéressé à vous parler plus longtemps. J'essaie de lui expliquer que la joie m'habitait, ce soir-là, mais comme je n'ai pas une voix de stentor, et que mes cordes vocales gelaient, il m'a fallu pousser fort pour que le son porte un peu. Rien n'y faisait, son choix était fait: je ne méritais pas son estime et il ne perdrait pas de temps avec moi. Pas de problème, mon ami, je prierai tout de même pour vous, dis-je avec un sourire un peu forcé. Un de perdu, dix de retrouvés, citait toujours ma mère.

Je sais que dans l'Église d'aujourd'hui, cette situation d'un prêtre par paroisse ne s'avère plus possible, malheureusement. Mais c'est pourtant comme ça que je trouve mon bonheur et que je sens que je vis vraiment l'évangile du Christ, le projet de Dieu. Proche des gens, les connaissant presque tous par leur nom. Présent à leur vie concrète, quotidienne, festive ou douloureuse. Sur le terrain. Quels extraordinaires temps furent pour moi ces premiers mois dans cette communauté. La pasto-jeunesse se vivait encore, du mieux qu'on pouvait (on s'en reparle bientôt) et il y avait de la joie dans nos coeurs. Les gens ayant vécu un deuil profond au décès de leur pasteur Jean (Tétreault) se remettaient progressivement. Et la situation cahotique expérimentée après son départ, ayant causé d'importantes déchirures dans le tissu communautaire, se calmait et de belles réconciliations se vivaient (il s'agissait pour moi d'une priorité, au nom du Seigneur qui veut l'harmonie et l'amour dans son Église). Je voyais l'Esprit à l'oeuvre et j'en rendais grâce, entre autres par ma musique et mon chant. La vie nous souriait largement.

Comment oublier le soir où, assis dans mon petit salon avec ma mère, nous contemplons par la fenêtre donnant sur l'ouest, une grosse lune, avec la façade de l'église et son beau clocher dans notre champ de vision. Ma mère s'exclame: on est tellement bien, ici, hen Jean-Pierre? Que oui! Que oui! Je me disais intérieurement que cela pourrait peut-être durer deux mandats de six ans, si Dieu le veut, et l'évêque. J'aurais cinquante-quatre ans au terme de cette étape. Et maman, quatre-vingt-onze... Ouais... Prenons un jour à la fois.

Six mois plus tard, tout allait basculer.

Mais nous n'en sommes pas encore là.

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La semaine prochaine: L'année jubilaire


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