Nouveau chapitre (103)
J'habitais le presbytère de l'Assomption depuis 13 ans (j'y ai vécu dans deux chambres et deux bureaux différents au fil des ans selon les 'pensionnaires' qui arrivaient ou partaient). Après un été de préparation, dans le contexte que je vous ai expliqué dans mon dernier article, je me retrouve à Saint-Sulpice (ville d'environ 3500 âmes, à cette époque, située entre Repentigny et Lavaltrie). Normalement, j'aurais dû y aménager dès le début de septembre 1999, mais le curé en place ne s'avérait pas encore prêt à libérer les lieux. Ce fut donc plutôt à la fin de ce mois que je pus installer mes pénates dans ce beau vieux presbytère (doublement centenaire) au bord de mon cher grand fleuve. Quel magnifique emplacement!
L'équipe de la paroisse, que je connaissais déjà depuis plusieurs années, m'a grandement aidé dans le transport de mes meubles et autres possessions, sans oublier le fait qu'ils ont travaillé avec tant d'amour et de générosité à nettoyer et préparer les lieux pour que je m'y sente bien. Ce qui fut le cas dès la première journée. De ma chambre à coucher, via trois fenêtres, j'avais une vue imprenable sur le Saint-Laurent, surtout vers le sud et l'est. Vous dire les levers de soleil et les clairs de lune que j'ai vus là... Époustouflants! Ma mère, qui habitait toujours avec moi depuis le décès de mon père six ans plus tôt, avait aussi sa grande chambre, amplement fenestrée, à l'étage comme la mienne. Entre nous deux, une salle de bain, une petite pièce qui deviendra bientôt un humble coin de prière, et un autre minuscule espace qui deviendra notre chaleureux salon au plafond mansardé. Comme mon bureau d'accueil ouvert aux gens sera installé au rez-de-chaussée, face à l'entrée du secrétariat, je me ferai éventuellement un coin informatique dans la pièce restante, en-haut.
Heureusement que je suis doté d'une bonne capacité d'adaptation. Où que je sois, je me sens rapidement chez moi. Il faut dire que dès le début du Grand Séminaire on apprend à ne pas toujours coucher dans le même lit. J'allais chez mes parents presque chaque week-end, et nous avions aussi plusieurs fois par année des fins de semaine de retraite dans des lieux très variés. Puis, j'habitai dans deux presbytères avant d'arriver dans cette dernière paroisse du sud du diocèse avant celui de Joliette (plus au nord, se trouvait St-Gérard-Majella). Je prenais ma journée de congé dans notre petite maison de Montréal-Nord ou au chalet rustique que mes parents venaient d'acheter. Pas de problème. J'ajouterais que j'ai fait beaucoup de petites escapades familiales, sans oublier le camping en tente, un peu plus tard dans mon existence (je pense, entre autres, aux JMJ...). Et partout, je dormais bien et me sentais à l'aise en très peu de temps.
Me voilà donc, à 42 ans, l'un des plus jeunes curés du diocèse (sinon le plus jeune), un peu triste de ne pas pouvoir continuer la pasto-jeunesse avec autant de temps, d'énergie et d'envergure, mais décidé à tout donner à cette nouvelle mission qui s'ajoutait, 'sans préjudice' à la précédente, selon le jargon ecclésial (dans la réalité, il s'agit d'un immense défi...on s'en reparle). J'ai participé à quelques soirées de formation pour nouveaux marguilliers et curés, et j'ai lu, bien entendu, le livre de la Loi des Fabriques du Québec. Les marguillières-marguilliers en place (certains ayant une grande expérience) m'ont soutenu et accompagné solidement dans ce nouvel apprentissage. À titre de Président d'assemblée de Fabrique, je ne portais plus seulement le chapeau de pasteur, mais j'ai dû apprendre rapidement les rouages de ce genre d'organe officiel, mis en place pour gérer une paroisse (heureusement que j'aime beaucoup les chiffres! Par contre, la question de l'embauche ou la mise à pied des employés salariés...là...j'aimais moins...) et pour protéger les membres de la communauté d'abus au plan financier. Un curé ne peut donc faire tout ce qui lui plaît (une bonne chose dans certains cas, croyez-moi!). Les règles protègent les biens des membres de l'entité légale en question qui, d'ailleurs, élisent démocratiquement les administrateurs en qui ils mettent leur confiance (sauf le curé, mandaté par l'évêque; précisons qu'un-e marguillier-ère a le droit à deux mandats consécutifs de trois ans, et peut être réélu-e après une pause d'un an). Évidemment, on se rappellera que les marguilliers demeurent d'abord et avant tout au sevice du premier objectif d'une paroisse: la pastorale.
Dès ma première semaine, je convoque une première réunion officielle avec les six marguilliers-marguillières (majeurs et résidents du territoire). Tout va bien. L'ambiance s'avère conviviale. La personne désignée prend les minutes en vue du procès-verbal. Il faut dire que Saint-Sulpice avait une situation financière saine, ce qui facilite les choses et permet un climat plus détendu. Puis, le téléphone mural juste derrière moi sonne. Étrange, il passe 20h... J'ai le pressentiment qu'à cette heure, il ne s'agit pas de quelque chose de banal. L'équipe m'invite à répondre. Au bout du fil, une jeune femme en larmes. Elle m'a connu à l'Assomption, me dit-elle, et on l'a incitée à me rejoindre dans ma nouvelle résidence. Je ne la connais pas vraiment mais elle me rappelle que j'ai baptisé sa fille (on en faisait autour de 200, juste à L'Assomption, dans ces années-là!) qui...à huit ans, vient de mourir d'un anévrisme au cerveau, dans la douche... La mère éplorée voulait absolument que je préside les funérailles de son enfant dans son église, où je fus ordonné dix ans auparavant. Je le ferai, bien sûr. Je fixe un rendez-vous avec elle et la famille et je me rasseois. Comment continuer la réunion...? Le sang s'est retiré de mon visage, j'ai les jambes molles, je ne peux que penser à ce que je viens d'entendre. Je vois les documents sur la table comme à travers un brouillard. Je partage fraternellement à mon équipe ce qu'il se passe. Tous devinrent profondément émus, on le comprend aisément. Après un partage touchant de ce que cela 'suscitait' en nous, humainement et dans l'ordre de la foi, nous terminerons tout de même l'ordre du jour, bien rempli, question de devoir, de fidélité à nos engagements. Et dans quelques jours, avec tout mon amour et la Grâce de mon Dieu, je serai aux côtés de ces soeurs et frères en humanité, si souffrants, et je mettrai en terre avec une délicatesse infinie cette précieuse enfant qui fut enlevée aux siens si cruellement. Curé et pasteur. Mais d'abord pasteur.
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La semaine prochaine: Le feu au...



