Une semaine hallucinante (106)

 


Depuis toujours, j'ai le sommeil très léger, comme si mon cerveau demeurait sans cesse en alerte. 

Cette semaine-là, mes nuits furent difficiles dans le presbytère de Saint-Sulpice. La chambre de ma mère et la mienne se trouvaient relativement proches même si chacune à un bout de la maison, à l'étage;  seule une pièce que je transformais progressivement en lieu de prière et de méditation les séparait.

Une nuit, j'entends ma mère, aux petites heures, qui vient s'asseoir dans notre petit salon, juste en face de ma chambre. Je me lève, ce qui n'a pas surpris ma mère puisqu'elle se doutait bien que je me réveillerais. Préoccupé, je lui demande si elle va bien. Fait-elle de l'insomnie ou a-t-elle fait un cauchemar? -Non, me répond-elle. Je ressens comme un creux à l'estomac. Peut-être que j'ai faim. Alors, je vais lui chercher un verre d'eau et quelques biscuits soda. Environ un quart d'heure plus tard, maman Rose retourne se coucher. Elle semble aller mieux. Après une longue période de sommeil, elle a passé une journée en toute apparence normale.

Pourtant, le surlendemain, la voilà encore assise dans le salon, en plein milieu de la nuit. Toujours avec cette bizarre de sensation à l'estomac. Comme maman avait souffert d'angine de poitrine durant des années (elle avait longtemps pris une médication pour traiter cette condition; sans oublier les 'nitros' en cas de crise forte) mais les médecins lui avait confirmé il y avait déjà longtemps que cela était derrière elle et qu'elle avait un coeur de jeune fille. Donc, pas vraiment d'inquiétude à ce sujet. Je lui offre tout de même d'aller à l'urgence, et même d'appeler une ambulance si elle se sentait vraiment mal. -Non. Évidemment. Encore un verre d'eau et quelques biscuits soda. Mais je suis vraiment inquiet. Est-ce seulement une mauvaise passe digestive?

Ce vendredi-là, le 10 mars, en soirée, j'ai été invité à vivre l'initiation 1er degré des Chevaliers de Colomb de la paroisse. Un groupe vraiment sympathique et actif dans la communauté. Ils servaient à une messe dominicale par mois, sans oublier les autres activités au profit de la paroisse, des familles, etc. Comme je voulais me faire proche de tous les groupes, et comme à ce moment ils se cherchaient un aumônier, j'acceptai donc l'invitation avec joie. Ce fameux rite de passage se déroulait en plus dans notre église.

Vers la fin de la dite cérémonie (secrète, à cette époque, mais maintenant ouverte aux familles et autres invités), je vois quelqu'un entrer dans la nef avec un regard anxieux fixé sur moi. Venant vers moi elle me dit d'un trait: -Ta mère ne va pas bien, elle est couchée; vaudrait mieux aller la voir. Elle hallucine... Elle m'a dit avec un grand sérieux qu'elle venait de voir ton frère décédé et il lui a dit qu'il s'en venait la chercher! (Je ne me rappelle plus qui était cette personne, mais elle avait les clés du presbytère et devait avoir l'intention de tout simplement visiter ma mère ce soir-là...) Je m'excuse alors auprès de mes frères Chevaliers en leur disant que je reviendrais pour la fin, si possible. Mais comme l'essentiel du rituel s'avérait accompli, cela ne fut pas problématique.

Arrivé prestement au chevet de ma mère, je la vois légèrement fébrile, anxieuse... et avec ses beaux grands yeux bruns elle me confirme qu'elle a vu son fils, mon frère, André (décédé un peu plus de quatre ans auparavant à l'âge de 36 ans, des suites du SIDA; quelle peine terrible!) et qu'il s'en vient la chercher... Ma mère, jusque-là semblait avoir une bonne santé physique et mentale. Elle ne prenait pas de médicaments, ne buvait pas. Elle ne montrait aucun signe d'AVC. Je lui offre d'essayer de la faire voir par un docteur. Comme je m'y attendais, elle s'y refuse. Ma mère semble vraiment lucide, totalement consciente. On discute de tout et de rien, elle me demande des nouvelles de la cérémonie des Chevaliers. Je ne m'en fais donc pas outre-mesure. Elle va même à la salle de bain sans aucune difficulté, marchant d'un pas assuré, comme toujours. Je me dis que maman s'est probablement assoupie durant la soirée et qu'elle a fait un rêve du genre qui nous habite pendant des heures. Qui peut dire? Je ne la contredis évidemment pas, et n'essaie pas d'analyser le tout mais tout simplement de la réconforter. Et je l'assure qu'avant de m'endormir j'aurai une sérieuse conversation avec mon frère parce qu'il n'était pas question qu'elle parte pour l'autre monde à ce moment-ci. J'avais besoin d'elle plus que jamais et le Père devra attendre avant de l'accueillir! Cela sembla rassurer Rose qui me remercia et pu s'assoupir paisiblement. Vous vous imaginez que j'ai gardé un oeil attentif sur elle et que ma nuit fut brève et agitéeté. Intérieurement, j'eus effectivement une petite conversation avec mon frère et avec le Seigneur, tel que promis à maman. Au cas où.

Le lendemain matin, j'avais hâte de voir comment Rose se sentait, et, quelle joie, elle se portait bien. Comme je n'avais pas de prêtre-vicaire avec moi, une fin de semaine bien remplie se dessinaitpour moi. Soulagement: je pouvais vaquer à mes occupations et continuer à préparer mes célébrations dans une certaine sérénité. Le ministère accompli, après que je sois rentré au presbytère le dimanche après-midi, je me demande si nous devons monter au chalet ou non pour mon lundi de congé. Tout cela dépendait au fond de l'état de ma mère, et elle désire clairement y aller. Les routes sont plutôt belles en ce printemps hâtif. Je pense qu'elle voulait s'éloigner mentalement de son hallucinante semaine et aller respirer l'air de la montagne. Nous prîmes donc la route, dans la bonne humeur et la confiance, pour aller relaxer dans notre petite maison dans les bois. Il y a des jours où, malgré toute notre bonne volonté, nous ne prenons pas les bonnes décisions...

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La semaine prochaine: Tout bascule.

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