Tout bascule (107)


 Après une semaine vraiment particulière, nous voilà donc enfin rendus dans notre confortable petit chalet pour un congé qui nous ferait du bien. La soirée du dimanche, 12 mars, s'annonçait relaxante. Ma mère et moi sommes dans le salon et regardons la télévision. Rose se trouve sur la causeuse et je perçois qu'elle change souvent de position. Elle semble fébrile, mal à l'aise. Je lui demande comment elle va et me mentionne un léger mal de coeur. Après un certain temps, elle s'en va à la salle de bain. Je suis franchement inquiet, pour ne pas dire aux aguets. Je trouve que ça se prolonge, alors je lui demande à travers la porte si elle va bien. Elle vomit, me répond-elle. As-tu besoin d'aide? -Non, ça va aller.

Plusieurs minutes plus tard, elle en ressort et me dit: -Je pense que je n'ai pas digéré la soupe aux tomates de ce midi...Le hic, c'est que ça ne faisait pas du tout partie du menu. Je crois comprendre. Je me précipite aux toilettes... je vous passe les détails... mais... j'ai encore de la difficulté à le dire... il y a beaucoup de sang dans le bol et plein d'éclaboussures autour.

Je prends tout de suite le téléphone en confirmant à ma mère que ce n'est pas de la soupe, mais du sang et qu'il faut appeler l'ambulance tout de suite. Au 911, on déclenche rapidement les procédures d'urgence. Je vois ma mère très pâle et faible et je me dis, intérieurement, que je dois me préparer à lui donner la réanimation cardio respiratoire. Je tâche de cacher ma panique intérieure afin de me faire rassurant pour ma pauvre mère, bien forte tout de même. Ce soir-là, j'ai compris pourquoi maman avait ressenti cet espèce de creux à l'esstomac tout au long de la semaine. Le sang.

Cela prit près de quarante-cinq minutes à l'ambulance pour nous rejoindre. Maman n'avait pas perdu conscience mais elle se sentait aller. Et son mal de coeur continuait. Après avoir expliqué la situation aux ambulanciers, je les informai que je devais fermer la maison avant de quitter et que je prendrais bientôt la route vers l'hôpital de Joliette. Maman comprit qu'elle était entre bonnes mains. Et lui dit que j'appelais tout de suite une grande amie pouvant probablement la rejoindre à l'urgence du centre hospitalier. Ce qui fut fait. Je pense qu'elles sont arrivées en même temps à cet endroit.

De mon côté, je ne me rappelle même plus comment j'ai pu me rendre là aussi rapidement, à la grande noirceur, alors que je n'avais jamais fait cette route, et que je n'avais pas de GPS... L'Esprit Saint, sans doute! 

Nous voilà donc tous trois au CHRDL où l'on a stabilisé ma mère. Couchée dans une unité d'observation, on lui draine l'estomac. Je suis dans un état second. J'ai l'impression de vivre un cauchemar. Maman qui avait tellement hâte de célébrer ses quatre-vingts ans à la fin mai, soit un peu plus de deux mois plus tard.  Sera-t-elle en mesure de participer à une fête pour elle? Sera-t-elle encore des nôtres? Après plusieurs heures, on m'informe que ma mère se reposant tranquillement je peux moi-même aller me coucher à St-Sulpice et qu'on m'appellera si quelque chose de grave survenait durant la nuit. Disons que j'avais bien besoin de fermer l'oeil après toutes ces émotions. 

Très tôt le lendemain, je cours à l'hôpital où l'on me dit que le coeur de ma mère a souffert du manque de sang, elle en avait perdu effectivement une grande quantité. Heureusement que les transfusions ont permis de combler une partie de cette insuffisance grave. Mais cela n'avait pas empêché deux petits infarctus de survenir durant la nuit. Je n'en crois pas mes oreilles. Elle allait si bien, il y a plus d'une semaine! Et puis, tout à coup, la mort possible se profile. Il faut trouver la cause de cette hécatombe au plus vite! J'ai peur de la perdre. Je me sens fortement ébranlé; les seuls liens familiaux proches qui me restent se résument à elle. Mais je dois tenir le coup, et pour elle, et pour mes paroissiens. Grâce à Dieu, et à de précieux amis et membres de la communauté chrétienne, je réussis à tout tenir ensemble. J'irai visiter ma chère mère pratiquement tous les jours, cela sans négliger mon ministère. Je me rappelle un dimanche matin où je m'étais couché vers 4 heures, et pourtant je fis mes messes durant la matinée. Allez me dire que la grâce de Dieu ne nous supporte pas dans les épreuves... Et quelle empathie de la part de mes paroissiens qui se montraient tellement compréhensifs.

Un soir, un médecin spécialiste me rejoint au téléphone et me dit: «Nous pensons avoir trouvé la cause des saignements. Le foie ne pouvant plus fonctionner adéquatement (en d'autres termes, il est 'fini'. Et, me dit le médecin, à cet âge on ne peut envisager une greffe), le sang s'est créé un nouveau chemin via l'estomac. On y trouve une veine 'variqueuse' grosse comme un poing, et c'est elle qui a éclaté et provoqué l'hémorragie. Il n'y a pas vraiment de solution permanente. Votre mère est très malade, me dit-il, et vous devez vous préparer à sa mort à brève échéance. Tout crie 'Non!', en moi. Je le remercie de son appel et lui répond dans l'émotion qui me submerge: «Vous savez, je suis prêtre, et je crois que personne sur terre peut prévoir la date de son décès, c'est dans les mains de Dieu.» -Bien sûr, je comprends très bien, me dit-il gentiment; nous avons peu de contrôle là-dessus. Je raccrochai, après l'avoir remercié et lui avoir dit à quel point j'appréciais son expertise. Dans le silence de mon presbytère, je pense ne m'être jamais senti aussi seul de ma vie... Mes larmes coulèrent abondamment et mon coeur se mit en prière. Intensément. Tu n'es pas seul, me dis-je. Le Seigneur t'accompagne. Et la Mère de Jésus, et toute la famille d'En-Haut. Au secours, Ciel et terre! Ne me lâchez pas! Donne à ma mère et moi, mon Dieu d'Amour, de vivre cela sereinement et dans la confiance, quelle que soit l'issue. Nous avions vécu le départ de mon père, presque date pour date (14 mars) sept ans auparavant, le décès de mon frère moins de cinq ans avant cette nouvelle épreuve. Cela faisait beaucoup à encaisser.

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La semaine prochaine: Erreur médicale...ou pas?

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